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Sujet : Tess d’Urberville et les Hauts de Hurle-vent sont respectivement les titres français dorénavant « canoniques » de Tess of the D’urbervilles et Wuthering Heights. Que penser, toutefois, de ces traductions ? Quels sont les problèmes qui ici apparaissent ?

         Mère, morte, vivante ou verte, autant d’adjectifs qu’elle use à sa guise, quand elle joue franc-jeu ou qu’elle se déguise. On l’avale ou on la donne, on la tient ou on la tire, la langue joue sans cesse avec nous, de multiples façons.


Comment rendre l’idiome d’une langue qui ne nous est pas propre, comment restituer sans perdre, traduire sans trahir ? Comment cultiver la transparence quand « à chaque langue sa culture » ? Il semblerait alors que l’impossible soit le propre de la langue lorsqu’elle se positionne comme objet de la traduction.

Comment traduire tout en gardant le contenu et le contenant identiques, comment restituer le sens sans perdre la beauté de l’image, sans interrompre le geste de la langue ? De cette impossibilité de traduire, il reste ce que l’on appelle des « erreurs » de traduction qui seront au centre de cette réflexion.


Tess d’Urberville et les Hauts de Hurle-vent, traductions respectives de Tess of the D’urbervilles et de Wuthering Heights vont nous permettre d’illustrer les difficultés auxquelles la langue est confrontée lorsqu’elle joue sur les deux tableaux , lorsqu’elle passe d’un état à un autre.


Wuthering Heights est intriguant, quelque peu «unheimlich»…Qu’est ce que Wuthering signifie ? Manifestement, il n’existe pas…où du moins, il n’ a aucun sens partagé, reconnu, admis . Comment traduire un mot qui n’a pas de sens, si ce n’est pour celui qui l’ a créé ?

Wuthering, withering. Etrangement, ces deux mots se ressemblent. Withering. Cinglant comme le vent peut l’être. Froid, glaçial, comme le climat peut l’être. Comme l’atmosphère d’une pièce, d’un livre. C’est le froid, l’inquiétant qui nous paralyse.

Ecoutez, on l’entend souffler, peut-être moins cinglant, mais tout aussi inquiétant, il nous murmure à l’oreille. Il ne hurle pas, il murmure... Nul besoin de hurler, la peur nous prend, tout doucement.
Dans ce roman de Emily Brontë, le manoir est situé sur les hauteurs, dressé sur les falaises. Le vent y souffle très fort. Au même titre que les falaises, le vent est un élément phare du roman, qui éclaire largement sur le climat inquiétant de l’histoire. Même le personnage Heathcliff est le reflet du théâtre puisqu’il porte en lui le vertige des hauteurs.


Dans la traduction française, le murmure n’est pas rendu. L’image se substitue au son. Regardez...ces hautes lettres qui se dessinent, faisant écho au décor.

Hule-vent, Hurlement, il n’y a qu’une lettre à changer. Si ce n’est pas le vent qui hurle, peut-être sont-ce les personnages qui crient, hurlant au désespoir et sombrant dans la folie. Les falaises sont alors le théâtre des hurlements, mêlés au son houleux du vent.
Entre murmures et hurlements, chacun entend ce qu’il souhaite. Parfois, seul un murmure suffit à nous faire frissonner.


Ambiguité aussi pour traduire le titre du roman de Thomas Hardy, Tess of the D’urbervilles. Le traducteur est confronté à l’ étrange, au bizarre. Comment s’y prendre ? Comment faire preuve d’habileté et de délicatesse face à ce titre déroutant. On bute.
On tombe face à face, nez-à -nez à une double notion d’appartenance, de possession : l’une en anglais ( of the), l’autre en français (D’).
Qui plus est, le pluriel devient singulier et la majuscule se déplace. D’urbervilles perd un peu de son prestige.


La traduction française enlève tout à cette ambiguité, à cette étrange sonorité qui nous fait nous interroger. L’information est claire et l’entropie est nulle. Bien que rêche de prononciation, Tess d’Urberville devient un nom simple, dénué de toute bizarrerie.
Est-ce pour autant ce que l’on pourrait appeler une bonne traduction ? Le but de la traduction est-il de corriger, d’embellir ce qui nous est donné ?

Prenons l’exemple de l’œuvre épistolaire de Choderlos de Laclos, dont le titre est intitulé Les liaisons dangereuses. Projeté au grand écran, le titre du film avait été traduit de la manière suivante : Dangerous liaisons. Traduit littéralement, le titre conserve t-il toute son ambiguité ? La perversité est-elle aussi implicite dans le titre en anglais ?
Remanié par la suite, la version cinématographique moderne s’intitulait Cruel intentions. Ici, l’implicite n’est plus et le titre est brut. Les intentions du Vicomte de Valmont sont ici clairement traduites. L’ambiguité s’est évanouie.


Le but de la traduction n’est-il pas celui de rendre le plus fidèlement ce qui nous est donné, aussi impossible soit-il ? Le but de la traduction n’est-il pas de se rapprocher, de tendre au maximum vers la limite de l’impossible ?
Si ambiguité il y a, ne faut-il pas tout faire pour la conserver ?

En admettant que la langue soit un vaste jeu de mots, le rôle du traducteur n’est-il pas de conserver un certain degré d’entropie et de mystère, indispensable au lecteur ?

Face à cette impossibilité inhérente à la traduction, force est d’admettre que la langue n’est pas qu’un simple objet d’étude. Elle est actrice. En jouant, la langue devient sujet, maîtresse en notre demeure. Hôtes assujettis de la langue, l’hôte n’est-il pas l’autre ?


Audrey CAPRON



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